Les clients qui choisissent notre restaurant viennent pour plusieurs raisons : pour l'attention qu'ils y reçoivent, le rapport qualité-prix de la carte, la grande terrasse ombragée et les toilettes si spacieuses que nous y avons aménagé un musée avec des bibelots typiquement néerlandais. Et puis il y a l'intérieur qui de préférence, selon les habitués plutôt conservateurs, ne doit pas être transformé. L'ambiance conviviale émanait principalement d'une fresque murale ; un héritage du propriétaire précédent qui avait été peint hâtivement (on pouvait encore voir les coulures) par un artiste de la famille. Un paysage plus ou moins toscan, qui n'avait rien à voir avec notre région, se déroulait entre deux colonnes pseudo-classiques.
Cela aurait pu tout aussi bien être la skyline de New York. Lorsqu'un jour je philosophais à haute voix dans l'intention de la remplacer, j'ai été rappelé à l'ordre par les habitués qui ont menacé de boycotter notre restaurant.
Nous n'avons donc rien changé jusqu'au jour où Benoît Dartigues est entré dans notre vie : artiste un peu bohème. Il ne passait pas inaperçu par un énorme écartement entre deux dents de la mâchoire supérieure, par le fait qu'il était assis dans un fauteuil roulant, mais surtout par son silence. Ce que sa femme compensait largement, car elle parlait sans interruption et son fou rire contagieux animait notre restaurant. Nous leur avons plu puisqu'ils sont revenus. Un soir, alors que tous les autres clients étaient déjà partis, Benoît m'a appelé et m'a dit : ‘Vous avez un bon restaurant mais ce paysage, ce n'est vraiment pas possible. Est-ce que je pourrais peindre autre chose?’ J'ai regardé le mur puis le fauteuil roulant, mais néanmoins je lui ai demandé : À quoi pensez-vous ?’
‘Pourquoi pas un bar bondé de monde ? Je vais d'abord faire une esquisse et vous me direz ensuite ce que vous en pensez’, dit-il jovialement. Quinze jours plus tard il nous a envoyé par mail l'esquisse d'un bar comble d'un style ‘ligne claire’ sans pareil. Lors d'un passage suivant il proposa de la colorer. Pleins d'admiration nous étions bouche bée devant le résultat final et plus que surpris lorsque nous nous sommes reconnus : mon épouse, la cuisinière, derrière le piano (qui signifie également fourneau), moi-même, un plateau à la main avec notre chien Pépiteau entre les verres, surplombant une foule bariolée dans laquelle on reconnaissait également Benoît, sa charmante épouse et le professeur Tournesol. Même les pèlerins à bicyclette et le joueur de rugby n'avaient pas été oubliés.
Avec son parapente il avait volé très haut dans les airs, mais le destin l'avait ramené sur terre suite à un terrible accident. Il n'avait plus que la moitié d'un corps, mais il travaillait alors à son come-back. Enchanté de dessiner à nouveau il était ravi de nous savoir si heureux. Nous étions tellement heureux que nous ne voulions pas être en reste. Alors nous avons recouvert le linoléum gris usé d'un plancher en bois neuf et nous avons installé un poêle à bois dans la cheminée. Le bar a été déplacé et repeint.
Notre ‘fresque’ a été imprimée sur six toiles canvas par l'entreprise de lithographie de la soeur de mon épouse, puis a été fixée avec précision sur des cadres en bois. Et les habitués ? Ils découvrent encore de nouveaux détails dans ‘leur’ fresque.
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